11 novembre 1999 :

Plénière sectorielle Santé mentale

Résister !

 

Dominique Friard

Infirmier, formateur, France.

 

Ceci n’est pas une passoire : c’est la dernière invention française de gestion des émotions. C’est un « friardo suit ». Le soignant revêt son masque qu’il pose sur son visage. Ce dispositif arrête les émotions du soignant et les empêche de contaminer le patient/client. Parallèlement, les émotions ressenties par le patient/client viennent buter contre le masque et ne menacent pas ainsi l’harmonie interne du soignant. Il vaut mieux revêtir ce masque hideux, cette passoire inversée, qu’attacher ces autres nous-mêmes que sont les patients/clients que nous accueillons.

Bon, c’est un joke un peu niaiseux. Le « friardo suit » n’est qu’une passoire de la même façon que « l’argentino suit » n’est qu’un gadget sado-masochiste acheté chez Maîtresse Jeanne, rue Saint-Denis.

Je vous ai amené une passoire parce que je travaille dans une unité « passoire » et que j’en suis fier.

« Passoire », quel drôle de nom pour une unité d’entrée !

« Cette unité est une passoire », avait dit notre médecin-chef. Il voulait nous signifier que l’unité était un vrai moulin, que les patients en sortaient comme ils voulaient, qu’il fallait resserrer la surveillance, et toutes ces sortes de choses.

Fuck off. Nous, nous résistons.

Une passoire au football (au soccer), c’est un gardien de but qui laisse entrer tous les tirs dans sa cage. C’est ce que nous faisons.

Il est vrai que l’accueil chez nous n’est pas un vain mot. Les portes de l’unité sont ouvertes et nous laissons entrer tous ceux qui ont besoin d’y passer. Passer, c’est, selon le dictionnaire, se déplacer d’un mouvement continu (par rapport à un lieu fixe, à un observateur). Si l’unité est un lieu fixe, elle est aussi un lieu de passage. Si les soignants sont des observateurs, ils sont aussi des passeurs. L’hospitalisation est un moment de la trajectoire de ces passagers que sont les patients. Passer, c’est être momentanément à un endroit, mais en restant en mouvement. Être hospitalisé, c’est passer d’un état à un autre, de l’état de personne qui subit sa maladie à celui de personne qui la dépasse, qui devient ou redevient acteur et metteur en scène de sa vie. C’est passer d’un plan de réalité à un autre. Passer induit le mouvement et la temporalité, c’est le contraire de la stase, de la chronicisation où plus aucun mouvement n’est possible et où la temporalité disparaît.

Vous l’aurez compris, l’unité où je travaille n’est pas une cage.

Vous l’aurez compris, nous sommes des soignants résistants, des microbes qui résistent à ces nouveaux antibiotiques que sont la psychiatrie rentable, l’hôpital géré comme une entreprise, le DSM 3, 4, 5 et 12, l’accréditation qui édicte des normes et qui oublie l’homme.

Une passoire, c’est un récipient percé de trous utilisé pour égoutter des aliments, pour en extraire l’essence et pour filtrer sommairement des liquides. Avant l’égouttage, la matière est un magma indifférencié ; par le crible de la passoire, liquide et solide se séparent et sont prêts à subir d’autres transformations. Le passager patient/client arrive avec son cortège de maux : son délire, ses hallucinations et les troubles du comportement qu’ils provoquent, mais aussi avec sa capacité d’adaptation, ce qu’il essaie de recréer de cohérent dans un monde qui se délite en lui et autour de lui. La passoire qu’est l’unité va permettre d’opérer une nouvelle synthèse entre réel, imaginaire et symbolique. Elle va garder ce qu’il ne peut supporter, ce qu’il projette sur l’extérieur, le plus gros de la persécution, elle va laisser passer ce qui fait sens, ce qui favorise la vie. La passoire est un filtre où ce qui l’intoxique va être transformé en quelque chose d’autre, d’acceptable par lui.

Nous résistons ensemble, soignants et soignés, contre une vie sans émotion, robotisée, aseptisée, déesse-aime-quatrisée.

Utilisée en laiterie ou en fromagerie, la passoire sert à séparer du lait les matières étrangères qui pourraient s’y être introduites. Elle sert en quelque sorte à purifier le lait. C’est à une opération de cet ordre que nous invitons le patient/client à se livrer. Grâce à la qualité de la relation soignant/soigné établie dans un lieu de passage où le temps n’est pas aboli, il va pouvoir investir des soignants, s’identifier à eux, leur substituer une image maternelle ou paternelle et, à partir de là jouer, rejouer et déjouer ses difficultés psychiques.

Résister, pour nous, c’est cela. C’est accueillir ces émotions brutes, les accepter, ne pas s’en trouvé détruit pour que celui qui les exprime apprenne à en jouer et qu’il puisse ainsi trouver sa petite musique à lui.

Une passoire, c’est l’instrument le plus simple par lequel deux états de la matière, solide et liquide, peuvent être séparés avant d’être bonifiés. C’est l’ustensile par lequel nous sommes soignants.

Nous sommes en guerre. L’ennemi, c’est le repli sur soi, la volonté de tout contrôler, la volonté de mettre chacun dans des petites cases où il serait tranquille, prisonnier, peinard mais psychi­quement mort. L’ennemi, c’est la mort de la pensée.

Fermer les portes, filtrer les entrées et donc les sorties, isoler, serait arrêter le mouvement.

Laissons là la métaphore et notons le paradoxe qui est mien d’être à la fois reconnu comme un des spécialistes de l’isolement et de travailler depuis un peu plus d’un an dans une unité dont les portes sont ouvertes et qui est dépourvue de chambres d’isolement.

Notre unité est ouverte. Vous pouvez donc en franchir le seuil et poursuivre vos déambulations dans le parc, voire même en sortir. Certains le font. Mais c’est parce qu’ils le font, et qu’ils savent qu’ils peuvent le faire, qu’ils reviennent. Ils fuguent. Et alors ? Combien de fois a fugué Michel que j’ai accompagné jeudi au tribunal : dix, quinze, vingt ? N’empêche que lorsqu’il a voulu se préparer pour affronter son jugement, il a demandé à être hospitalisé et a commencé à travailler sur son vécu avec l’équipe. Lui, il aimerait vivre en anesthésie perpétuelle. Il aime ce sentiment de glissement qui s’empare de lui quand l’anesthésiste parle et que, brusquement, la parole s’estompe. Là, il est bien. Il m’explique comment il en est arrivé là, pourquoi il s’enfonce des aiguilles dans la peau, et comment il dérobe de l’argent pour se payer de quoi se laisser aller à ce sentiment de glissement. C’est de confiance qu’il s’agit. Ma question, ce n’est pas comment contenir, surveiller Michel, mais comment tisser une relation, comment lui permettre d’avoir confiance en nous, comment lui permettre de « vagabonder sa vie » d’une façon qui soit à la fois satisfaisante pour lui et le plus possible conforme aux normes sociales.

Donc, notre unité est ouverte et parfois certains s’en vont.

Évidemment, ça fait hurler le maire de la ville, le préfet des Hautes-Alpes et, par contre-coup, notre médecin-chef. Qu’ils râlent ! Nous resterons un lieu ouvert. Nous continuerons à accompagner nos entrants à Gap à l’atelier thérapeutique. Nous poursuivrons notre travail d’atelier écriture avec la Maison des Jeunes de la ville. Nous tenons à ce mélange gens de la ville/patients/soignants. Je conti­nuerai à rendre visite à ceux qui m’invite. Mon job, c’est infirmier de secteur psychiatrique. Ça veut dire que mon champ d’action, de rencontres, de déambulation, c’est la communauté. Pas l’hôpital. Les patients/clients, je les rencontre aussi en faisant mon marché, en allant à la pharmacie. Mais si je les attachais, ils me casseraient la gueule ! On me montrerait du doigt.

« Eh peuchère ! C’est l’infirmier qui ligote ! C’est l’enfermeur ! »

Tout cela est le dispositif de soin que nous avons créé, que nous faisons vivre. Tel quel, il est imparfait. Il est à notre image, il nous ressemble. Chacun de nous, soignant comme soigné peut s’en dire l’inventeur.

Donc, comment éviter d’isoler ? (...)

Cinq grands principes guident ma réflexion
sur l’agressivité et la violence

1er principe : L’agressivité et la violence sont des comportements normaux. Il n’existe pas d’institution sans agressivité, ni violence, ce qui peut être pathologique, et de ce point de vue, c’est une question adressée à l’institution, c’est la fréquence de ces comportements.

2e principe : De tout ce qu’un soignant peut être conduit à faire à un soigné, la maîtrise de l’agressivité et de la violence est l’intervention la plus complexe à gérer, celle qui implique le plus le soignant et pourtant c’est celle pour laquelle il est le moins formé. (...)

 

À suivre dans les Actes du colloque...

 

Retour