Infirmier, formateur, France.
Ceci nest pas une passoire : cest la dernière invention française de gestion des émotions. Cest un « friardo suit ». Le soignant revêt son masque quil pose sur son visage. Ce dispositif arrête les émotions du soignant et les empêche de contaminer le patient/client. Parallèlement, les émotions ressenties par le patient/client viennent buter contre le masque et ne menacent pas ainsi lharmonie interne du soignant. Il vaut mieux revêtir ce masque hideux, cette passoire inversée, quattacher ces autres nous-mêmes que sont les patients/clients que nous accueillons.
Bon, cest un joke un peu niaiseux. Le « friardo suit » nest quune passoire de la même façon que « largentino suit » nest quun gadget sado-masochiste acheté chez Maîtresse Jeanne, rue Saint-Denis.
Je vous ai amené une passoire parce que je travaille dans une unité « passoire » et que jen suis fier.
« Passoire », quel drôle de nom pour une unité dentrée !
« Cette unité est une passoire », avait dit notre médecin-chef. Il voulait nous signifier que lunité était un vrai moulin, que les patients en sortaient comme ils voulaient, quil fallait resserrer la surveillance, et toutes ces sortes de choses.
Fuck off. Nous, nous résistons.
Une passoire au football (au soccer), cest un gardien de but qui laisse entrer tous les tirs dans sa cage. Cest ce que nous faisons.
Il est vrai que laccueil chez nous nest pas un vain mot. Les portes de lunité sont ouvertes et nous laissons entrer tous ceux qui ont besoin dy passer. Passer, cest, selon le dictionnaire, se déplacer dun mouvement continu (par rapport à un lieu fixe, à un observateur). Si lunité est un lieu fixe, elle est aussi un lieu de passage. Si les soignants sont des observateurs, ils sont aussi des passeurs. Lhospitalisation est un moment de la trajectoire de ces passagers que sont les patients. Passer, cest être momentanément à un endroit, mais en restant en mouvement. Être hospitalisé, cest passer dun état à un autre, de létat de personne qui subit sa maladie à celui de personne qui la dépasse, qui devient ou redevient acteur et metteur en scène de sa vie. Cest passer dun plan de réalité à un autre. Passer induit le mouvement et la temporalité, cest le contraire de la stase, de la chronicisation où plus aucun mouvement nest possible et où la temporalité disparaît.
Vous laurez compris, lunité où je travaille nest pas une cage.
Vous laurez compris, nous sommes des soignants résistants, des microbes qui résistent à ces nouveaux antibiotiques que sont la psychiatrie rentable, lhôpital géré comme une entreprise, le DSM 3, 4, 5 et 12, laccréditation qui édicte des normes et qui oublie lhomme.
Une passoire, cest un récipient percé de trous utilisé pour égoutter des aliments, pour en extraire lessence et pour filtrer sommairement des liquides. Avant légouttage, la matière est un magma indifférencié ; par le crible de la passoire, liquide et solide se séparent et sont prêts à subir dautres transformations. Le passager patient/client arrive avec son cortège de maux : son délire, ses hallucinations et les troubles du comportement quils provoquent, mais aussi avec sa capacité dadaptation, ce quil essaie de recréer de cohérent dans un monde qui se délite en lui et autour de lui. La passoire quest lunité va permettre dopérer une nouvelle synthèse entre réel, imaginaire et symbolique. Elle va garder ce quil ne peut supporter, ce quil projette sur lextérieur, le plus gros de la persécution, elle va laisser passer ce qui fait sens, ce qui favorise la vie. La passoire est un filtre où ce qui lintoxique va être transformé en quelque chose dautre, dacceptable par lui.
Nous résistons ensemble, soignants et soignés, contre une vie sans émotion, robotisée, aseptisée, déesse-aime-quatrisée.
Utilisée en laiterie ou en fromagerie, la passoire sert à séparer du lait les matières étrangères qui pourraient sy être introduites. Elle sert en quelque sorte à purifier le lait. Cest à une opération de cet ordre que nous invitons le patient/client à se livrer. Grâce à la qualité de la relation soignant/soigné établie dans un lieu de passage où le temps nest pas aboli, il va pouvoir investir des soignants, sidentifier à eux, leur substituer une image maternelle ou paternelle et, à partir de là jouer, rejouer et déjouer ses difficultés psychiques.
Résister, pour nous, cest cela. Cest accueillir ces émotions brutes, les accepter, ne pas sen trouvé détruit pour que celui qui les exprime apprenne à en jouer et quil puisse ainsi trouver sa petite musique à lui.
Une passoire, cest linstrument le plus simple par lequel deux états de la matière, solide et liquide, peuvent être séparés avant dêtre bonifiés. Cest lustensile par lequel nous sommes soignants.
Nous sommes en guerre. Lennemi, cest le repli sur soi, la volonté de tout contrôler, la volonté de mettre chacun dans des petites cases où il serait tranquille, prisonnier, peinard mais psychiquement mort. Lennemi, cest la mort de la pensée.
Fermer les portes, filtrer les entrées et donc les sorties, isoler, serait arrêter le mouvement.
Laissons là la métaphore et notons le paradoxe qui est mien dêtre à la fois reconnu comme un des spécialistes de lisolement et de travailler depuis un peu plus dun an dans une unité dont les portes sont ouvertes et qui est dépourvue de chambres disolement.
Notre unité est ouverte. Vous pouvez donc en franchir le seuil et poursuivre vos déambulations dans le parc, voire même en sortir. Certains le font. Mais cest parce quils le font, et quils savent quils peuvent le faire, quils reviennent. Ils fuguent. Et alors ? Combien de fois a fugué Michel que jai accompagné jeudi au tribunal : dix, quinze, vingt ? Nempêche que lorsquil a voulu se préparer pour affronter son jugement, il a demandé à être hospitalisé et a commencé à travailler sur son vécu avec léquipe. Lui, il aimerait vivre en anesthésie perpétuelle. Il aime ce sentiment de glissement qui sempare de lui quand lanesthésiste parle et que, brusquement, la parole sestompe. Là, il est bien. Il mexplique comment il en est arrivé là, pourquoi il senfonce des aiguilles dans la peau, et comment il dérobe de largent pour se payer de quoi se laisser aller à ce sentiment de glissement. Cest de confiance quil sagit. Ma question, ce nest pas comment contenir, surveiller Michel, mais comment tisser une relation, comment lui permettre davoir confiance en nous, comment lui permettre de « vagabonder sa vie » dune façon qui soit à la fois satisfaisante pour lui et le plus possible conforme aux normes sociales.
Donc, notre unité est ouverte et parfois certains sen vont.
Évidemment, ça fait hurler le maire de la ville, le préfet des Hautes-Alpes et, par contre-coup, notre médecin-chef. Quils râlent ! Nous resterons un lieu ouvert. Nous continuerons à accompagner nos entrants à Gap à latelier thérapeutique. Nous poursuivrons notre travail datelier écriture avec la Maison des Jeunes de la ville. Nous tenons à ce mélange gens de la ville/patients/soignants. Je continuerai à rendre visite à ceux qui minvite. Mon job, cest infirmier de secteur psychiatrique. Ça veut dire que mon champ daction, de rencontres, de déambulation, cest la communauté. Pas lhôpital. Les patients/clients, je les rencontre aussi en faisant mon marché, en allant à la pharmacie. Mais si je les attachais, ils me casseraient la gueule ! On me montrerait du doigt.
« Eh peuchère ! Cest linfirmier qui ligote ! Cest lenfermeur ! »
Tout cela est le dispositif de soin que nous avons créé, que nous faisons vivre. Tel quel, il est imparfait. Il est à notre image, il nous ressemble. Chacun de nous, soignant comme soigné peut sen dire linventeur.
Donc, comment éviter disoler ? (...)
Cinq grands principes
guident ma réflexion
sur lagressivité et la violence
1er principe : Lagressivité et la violence sont des comportements normaux. Il nexiste pas dinstitution sans agressivité, ni violence, ce qui peut être pathologique, et de ce point de vue, cest une question adressée à linstitution, cest la fréquence de ces comportements.
2e principe : De tout ce quun soignant peut être conduit à faire à un soigné, la maîtrise de lagressivité et de la violence est lintervention la plus complexe à gérer, celle qui implique le plus le soignant et pourtant cest celle pour laquelle il est le moins formé. (...)
À suivre dans les Actes du colloque...